
OCTOBRE ROSE AU GABON : 13 ANS DE CAMPAGNES, MAIS OÙ SONT LES RÉSULTATS ?
Chaque mois d’octobre, le Gabon se pare de rose.
Des campagnes de sensibilisation sont organisées. Des entreprises se mobilisent. Des administrations communiquent. Des femmes sont invitées à se faire dépister.
Mais une question demeure.
Après treize années d’Octobre Rose au Gabon, sommes-nous réellement en train de faire reculer le cancer du sein ?
La question n’est ni polémique ni provocatrice. Elle est sanitaire, statistique et profondément humaine.
Car derrière les rubans roses, il y a des femmes diagnostiquées, des familles bouleversées, des traitements lourds et, parfois, des décès.
LES CHIFFRES QUI DOIVENT NOUS INTERPELLER
Selon les dernières estimations du Global Cancer Observatory de l’IARC/OMS, portant sur l’année 2024, 295 nouveaux cas de cancer du sein ont été estimés au Gabon.
Le cancer du sein représente ainsi 31,7 % des cancers diagnostiqués chez les femmes dans le pays et constitue le premier cancer féminin.
Le même rapport estime à 143 le nombre de décès liés au cancer du sein en 2024.
Le taux d’incidence standardisé sur l’âge est estimé à 30 cas pour 100 000 femmes et le taux de mortalité standardisé à 15 pour 100 000.
Ces chiffres doivent cependant être lus avec prudence : l’IARC précise que les estimations d’incidence reposent sur des données de registre à couverture infranationale appliquées à la population 2024, tandis que la mortalité est modélisée. Ils ne constituent donc pas un décompte exhaustif de chaque cas enregistré dans tous les établissements du pays.
Mais ils donnent une indication préoccupante de l’ampleur du problème.
LE CANCER DU SEIN RESTE LE PREMIER CANCER FÉMININ
Le constat est constant dans les données disponibles.
En 2024, sur les 931 nouveaux cancers estimés chez les femmes au Gabon, 295 concernaient le sein.
Le cancer du col de l’utérus arrive derrière avec 146 nouveaux cas estimés.
Autrement dit, près d’un cancer féminin diagnostiqué sur trois est un cancer du sein.
ET POURTANT, LE DÉPISTAGE EXISTE DEPUIS DES ANNÉES
C’est là que le débat devient incontournable.
Le Gabon a commencé sa campagne nationale d’Octobre Rose en 2013.
La Fondation Sylvia Bongo Ondimba indique que son programme « Agir contre le cancer » a notamment permis de former 249 professionnels de santé, de réhabiliter et équiper 54 unités de détection précoce et de couvrir les neuf provinces.
La Fondation fait également état de 94 119 femmes dépistées pour les cancers du sein et de l’utérus dans le cadre de ses actions.
En 2024, le ministère de la Santé indiquait pour sa part qu’au moins 200 000 femmes avaient été dépistées depuis octobre 2014 dans le cadre des campagnes et des ressources mobilisées.
Ces chiffres montrent une mobilisation importante.
Mais ils révèlent également un problème : les chiffres communiqués selon les périodes, les programmes et les institutions ne sont pas toujours présentés dans une série statistique unique permettant au citoyen de suivre précisément l’évolution nationale.
ALORS, COMBIEN DE FEMMES SONT RÉELLEMENT SAUVÉES ?
C’est probablement l’une des questions les plus importantes à poser.
Combien de femmes dépistées présentent une anomalie ?
Combien sont orientées vers une mammographie, une échographie ou une biopsie ?
Combien obtiennent effectivement un diagnostic ?
Combien commencent un traitement ?
Dans quel délai ?
Combien abandonnent leur parcours de soins ?
Combien sont diagnostiquées à un stade précoce ?
Combien décèdent chaque année ?
Et surtout : comment ces indicateurs ont-ils évolué depuis 2013 ?
Ces données sont essentielles pour mesurer l’efficacité réelle d’une politique publique.
Or, dans les sources publiques consultées, il n’existe pas encore une série nationale facilement accessible permettant de répondre à toutes ces questions année après année.
Un constat également relevé par la presse gabonaise au lancement d’Octobre Rose 2026 : après plus d’une décennie de campagnes, l’accès à des données statistiques régulièrement actualisées permettant de mesurer les progrès accomplis demeure insuffisant.
LE PROBLÈME N’EST DONC PLUS SEULEMENT DE DÉPISTER
Dépister n’est que la première étape.
Une femme qui découvre une anomalie doit pouvoir accéder rapidement à l’imagerie, à la biopsie lorsqu’elle est indiquée, à l’analyse anatomopathologique, à la consultation spécialisée et au traitement.
Sinon, le dépistage risque de devenir une promesse inachevée.
Une étude publiée dans le Bulletin Médical d’Owendo apporte à cet égard un éclairage intéressant.
Entre octobre 2022 et décembre 2024, 847 patientes ont été prises en charge dans le cadre étudié. Parmi elles, 173 ont été retenues pour l’analyse.
61,9 % de ces patientes étaient déclarées sans ressources.
Un nodule a été retrouvé chez 66,5 % des patientes retenues.
Une échographie a été prescrite à 82,1 % d’entre elles, mais seulement 8 biopsies ont été réalisées, soit 4,6 %.
Un cas de carcinome invasif du sein a été identifié dans cette série.
Attention : ces chiffres concernent une étude réalisée dans un service et ne peuvent pas être extrapolés à l’ensemble du Gabon.
Mais ils soulèvent une question importante sur le parcours entre dépistage, investigation diagnostique et prise en charge.
LE COÛT HUMAIN DES DIAGNOSTICS TARDIFS
En 2024, une oncologue de l’Institut de Cancérologie d’Akanda rapportait que l’établissement réalisait près de 2 000 chimiothérapies en hospitalisation par an.
Pour 2023, elle indiquait plus de 1 500 chimiothérapies réalisées chez des adultes et des enfants et faisait état de 19 % de décès parmi les patients hospitalisés cette année-là.
Ce chiffre ne constitue pas un taux national de mortalité du cancer et ne permet pas, à lui seul, de mesurer l’efficacité de l’ensemble du système de santé.
Mais il rappelle une réalité : lorsqu’un patient arrive à un stade avancé et nécessite une prise en charge lourde, la bataille devient beaucoup plus difficile.
LA QUESTION DE L’ARGENT
Il existe aussi une dimension sociale.
Dans l’étude menée au CHU d’Owendo, 61,9 % des patientes retenues étaient sans ressources.
Cela pose une question simple :
Une campagne peut-elle être véritablement efficace si une femme est dépistée gratuitement mais rencontre ensuite des difficultés financières pour poursuivre son parcours diagnostique ou thérapeutique ?
La gratuité du dépistage est une avancée.
Mais elle ne doit pas devenir une gratuité isolée.
Le véritable enjeu est celui de la continuité des soins.
DEPUIS 2023, DE NOUVELLES PROMESSES
Il serait injuste de présenter le tableau uniquement sous l’angle des insuffisances.
Le Gabon a également engagé plusieurs évolutions.
En 2025, le ministère de la Santé annonçait la poursuite des dépistages gratuits dans les structures publiques, des formations aux techniques de dépistage et de traitement, ainsi que des actions de soutien psychologique.
Le gouvernement affirme également vouloir inscrire la lutte contre le cancer dans une logique dépassant le seul mois d’octobre.
En juin 2026, le ministère de la Santé a organisé un colloque international consacré à l’avenir de la prise en charge du cancer et de la recherche au Gabon.
Parmi les orientations annoncées figurent :
• le renforcement du plateau technique de l’Institut de Cancérologie d’Akanda ;
• la modernisation du Registre national du cancer ;
• la formation de spécialistes en oncologie ;
• le développement de la télémédecine ;
• l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le diagnostic ;
• le renforcement de la recherche ;
• le développement du projet CORE avec le Global Health Catalyst ;
• la création progressive d’un centre régional d’excellence en cancérologie.
LA GRANDE QUESTION : QUAND CES PROMESSES DEVIENDRONT-ELLES DES INDICATEURS ?
Moderniser le registre du cancer est précisément l’un des éléments les plus importants.
Pourquoi ?
Parce qu’un pays ne peut pas correctement piloter une politique de lutte contre le cancer s’il ne sait pas précisément combien de personnes sont diagnostiquées, où elles vivent, à quel âge elles sont touchées, à quel stade elles arrivent, quels traitements elles reçoivent et quelle est leur évolution.
Le fait que la modernisation du Registre national du cancer figure encore parmi les orientations retenues en 2026 montre que la question des données demeure un chantier.
OCTOBRE ROSE : ET APRÈS LE 31 OCTOBRE ?
C’est probablement la question la plus gênante.
Que devient une femme dépistée pendant Octobre Rose le 1er novembre ?
Qui la rappelle ?
Qui vérifie qu’elle a réalisé les examens complémentaires ?
Qui finance les examens nécessaires lorsqu’ils ne sont plus gratuits ?
Qui suit les patientes perdues de vue ?
Existe-t-il un système national permettant de mesurer ces parcours ?
La communication ne doit pas s’arrêter lorsque les tee-shirts roses disparaissent.
Le cancer, lui, ne respecte pas le calendrier.
UN AUTRE DÉFI : SORTIR DE LIBREVILLE
Le gouvernement affirme depuis plusieurs années vouloir rapprocher le dépistage des populations de l’intérieur du pays.
En 2024, lors du lancement d’Octobre Rose, la nécessité de mener régulièrement les campagnes dans l’arrière-pays était déjà soulignée.
La question est donc de savoir si l’accès au dépistage, au diagnostic et au traitement est réellement comparable entre Libreville et les autres provinces.
Avoir une unité de dépistage dans une province est une chose.
Pouvoir y réaliser l’ensemble du parcours diagnostique et thérapeutique en est une autre.
Il faut donc publier les données province par province.
COMBIEN DE DÉPISTAGES PAR PROVINCE ?
COMBIEN D’ANOMALIES ?
COMBIEN DE BIOPSIES ?
COMBIEN DE CANCERS CONFIRMÉS ?
COMBIEN DE PATIENTES ORIENTÉES VERS L’ICA ?
COMBIEN DE PATIENTES ONT COMMENCÉ UN TRAITEMENT ?
COMBIEN SONT ARRIVÉES TROP TARD ?
Ce sont ces chiffres qui permettront de mesurer l’égalité réelle devant la santé.
LE GABON A BESOIN D’UN TABLEAU DE BORD PUBLIC
Après 13 ans d’Octobre Rose, le pays pourrait franchir une nouvelle étape : publier chaque année un véritable bilan national.
Un tableau de bord simple, accessible à tous.
Par exemple :
- Nombre de femmes sensibilisées.
- Nombre de femmes dépistées.
- Nombre d’anomalies détectées.
- Nombre de biopsies réalisées.
- Nombre de cancers confirmés.
- Stade au diagnostic.
- Délai moyen entre dépistage et diagnostic.
- Délai moyen entre diagnostic et début du traitement.
- Nombre de patientes ayant abandonné leur parcours.
- Nombre de patientes prises en charge par province.
- Nombre de décès.
- Taux de survie à 1, 3 et 5 ans lorsque les données permettent de le calculer.
- Budget public consacré à la lutte contre les cancers féminins.
- Part consacrée à la prévention.
- Part consacrée au diagnostic.
- Part consacrée au traitement.
Ce serait un changement majeur : passer d’une logique de campagne à une logique de résultats.
CE QUE L’ON PEUT DÉJÀ DIRE EN 2026
Le Gabon n’est pas resté immobile.
Il existe une politique de dépistage gratuit, des unités de détection précoce, un Institut de Cancérologie, des campagnes nationales, des formations, des initiatives de sensibilisation et désormais un projet affiché de renforcement du système oncologique.
Mais les données disponibles montrent également que le cancer du sein demeure le premier cancer féminin du pays et qu’il continue de provoquer un nombre important de décès estimés.
Le véritable sujet n’est donc plus seulement :
« Combien de femmes avons-nous sensibilisées ? »
Il faut désormais demander :
« Combien de vies avons-nous réellement sauvées ? »
Et pour répondre honnêtement à cette question, il faut des données publiques, régulières, comparables et accessibles.
LE RUBAN ROSE NE DOIT PAS ÊTRE UNE FIN
Octobre Rose ne devrait pas être uniquement le mois où l’on porte du rose.
Il devrait être le mois où l’on présente les résultats de l’année précédente.
Le mois où l’on explique ce qui a fonctionné.
Le mois où l’on reconnaît ce qui n’a pas fonctionné.
Le mois où l’on annonce les objectifs de l’année suivante.
Et surtout, le mois où l’on rend des comptes.
Parce qu’une politique de santé ne se mesure pas au nombre de tee-shirts roses portés.
Elle se mesure au nombre de vies protégées.
Au nombre de cancers détectés suffisamment tôt.
Au nombre de patientes effectivement traitées.
Au nombre de femmes qui survivent.
Treize ans après le lancement d’Octobre Rose au Gabon, la mobilisation existe.
La prochaine bataille est celle de la preuve.
Des chiffres.
Du suivi.
De la transparence.
Et des résultats.
OCTOBRE ROSE 2026
Dépister tôt, c’est important.
Mais dépister tôt sans garantir le diagnostic, le traitement et le suivi ne suffit pas.
Le Gabon doit désormais mesurer toute la chaîne.
Du premier dépistage jusqu’à la guérison ou, malheureusement, jusqu’au décès.
C’est à ce moment-là que nous pourrons réellement répondre à la question :
QUE SONT DEVENUES LES FEMMES DÉPISTÉES DEPUIS 2013 ?

